Skip to content

GANG DE FEMMES

10 Octobre 2019 – Paris 12ème

Marion – 28 ans

“J’ai grandi en banlieue, et avec mes potes, mixte mecs meufs, on trainait beaucoup dans la rue. J’aimais bien ça, j’aimais bien zoner, c’était un peu l’espace de liberté. Quand j’ai commencé à venir étudier à Paris, et à grandir, à me rendre compte du regard des autres, là c’est devenu beaucoup plus oppressant. Tu commences à te sentir de trop, et tu n’as plus ta bande de potes qui est protectrice. A ce moment là, tu sens que tu ne peux pas rester dans la rue si tu n’as pas de but. Tu dois forcément aller quelque part, tu ne peux pas juste trainer, ce n’est pas approprié.

La journée, je m’y sens plutôt à l’aise, j’aime beaucoup observer les gens, j’aime bien regarder ce qu’il se passe. Par contre le soir ça devient tout de suite inquiétant. (Nb : Marion m’a raconté la fois où à 1h du matin, un homme l’a suivie en voiture et l’a interpelée de manière inquiétante). Tout s’est bien fini mais depuis cet évènement, j’ai toujours un peu peur. S’il fait nuit, qu’il est tard et qu’il y a des mecs, je suis toujours en train de vérifier que personne n’est en train de me suivre.

T’as toujours un peu peur, parce qu’on t’a toujours dit de faire attention. On te fait sentir que tu es une proie dans la société. Et avec le féminisme, il y a un côté libérateur de te dire que tu n’es pas seule à vivre les choses, mais il y a un côté aussi où tu te rends compte de toutes les menaces qui pèsent sur toi, alors que tu n’en avais pas forcément pris conscience avant. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu vraiment peur avant qu’il ne me soit arrivé ça. Mais peut-être que c’est une relecture a posteriori.

La domination masculine dans la rue, si tu n’y as jamais pensé, tu ne la perçois pas forcément. Mais quand tu commences à faire attention, la posture des gens, la manière de s’approprier l’espace, tu remarques que c’est plutôt un espace masculin. Ça c’est vraiment le féminisme qui m’y a amené, j’ai lu sur le sujet, je pense que je ne m’en serai jamais aperçu sinon.

Je ne sais pas quelle est la solution pour que nous aussi on puisse faire partie de cet espace. Est-ce que ça signifie qu’on doit avoir les mêmes comportements conquérants que peuvent avoir les hommes ? Ou est-ce qu’il faut que ce soit les hommes qui aient un comportement un peu moins… Je pense un peu les deux.

Les souvenirs de manifs, c’est plutôt chouette, j’ai des très bons souvenirs de Nuit debout aussi. En fait c’est cool quand ça devient un espace d’échange où tu peux rencontrer des gens et où tu peux communiquer.

Ma rue idéale… Une petite rue mignonne, avec des pavés. Et avec des commerçants que tu connais, où les gens se parlent, se rencontrent, et c’est convivial. Un peu la rue principale du village.”

Estelle – 29 ans

“J’aime bien la rue. Je suis née dans le 93, donc la rue pour moi c’est vraiment l’endroit street, c’est plus pour traîner que flâner. Je ne passe pas mon temps dans la rue mais j’aime bien. Quand j’y suis, j’y traîne, j’aime bien me balader, et sans but précis.

Le jour, je me sens plutôt à l’aise. La rue, la nuit et le soir, ce n’est pas un endroit hyper chouette pour les filles. Je marche rapidement, je ne flâne jamais la nuit alors que le jour, je n’ai pas de problème. J’aimerais pouvoir, car le monde n’est pas pareil, c’est une autre expérience de se balader dans la rue la nuit, mais une expérience qu’on ne peut pas trop faire, en tout cas à Paris. Toute seule à la campagne, je n’ai pas de soucis avec ça par contre.

Je ne sais pas si c’est parce que je suis une femme que j’ai ces appréhensions, mais je n’ai pas le sentiment que les garçons le vivent de cette manière là. Ils ont souvent moins de problème à être dans la rue. Est-ce que c’est une histoire de conditionnement, je n’en sais rien. Mais je sais que j’ai de l’appréhension alors que je fais partie des heureuses qui n’ont pas eu de problèmes dans la rue. Quand j’étais au lycée, mon frère, qui a un an de plus que moi, m’accompagnait ou venait me chercher aux soirées, mais je n’ai jamais fait ça pour lui.

L’idée que les femmes réinvestissent la rue, ça a encore plus de résonance dans les banlieues. Mais vraiment beaucoup plus car pour le coup, il y a des endroits où il n’y a que des hommes. C’est spécial quand même que dans une mégalopole, il y ait des endroits où il n’y a que des hommes, et presque pas de femmes.

Ma rue idéale… Une rue où tout le monde pourrait déambuler n’importe où, à n’importe quelle heure sans être importuné·e. Une rue propre aussi, c’est important. Une rue où tout le monde est à l’aise, où il n’y a pas de jugement.”

Elise – 29 ans

“Je ne passe pratiquement pas de temps dans la rue, pour moi, c’est l’endroit pour aller d’un point A à un point B. Ça dépend du contexte, par exemple l’été, quand il fait beau, j’adorerais passer plus de temps dans les rues à flâner. Mais pour l’instant mon rapport à la rue n’est pas fou. Quand je vais courir par exemple, je ne me sens pas l’aise. Quand je cours toute seule, je cours plus vite qu’en groupe, parce que j’ai envie de terminer et de rentrer chez moi. Je ne suis jamais très à l’aise seule dans la rue, je me sens vulnérable. Dès que je vois quelqu’un, je le soupçonne d’avoir des mauvaises intentions. Quand je croise un groupe de mecs, je me fais toujours des scénarios dans ma tête. Et puis finalement il ne se passe rien. Je n’ai jamais été emmerdée, à part des petites incivilités. Mais j’ai quand même toujours cette appréhension là. Quand j’étais ado, je n’avais pas forcément d’appréhension. C’était mieux, j’étais plus insouciante, plus libre. C’est peut être juste mon ressenti qui a évolué.

Je suis complètement d’accord avec le constat que les femmes ont déserté l’espace public, je trouve ça flagrant. Je n’arrive pas trop à l’expliquer et j’ai du mal à savoir d’où ça vient, si ça toujours été comme ça. Je pense que ça sera très long à changer.

Ma rue idéale… J’aimerais vraiment un espace où les gens puissent circuler librement, arrivent à cohabiter sans se préoccuper des autres.”

Sharlen – 28 ans

“Je dirais que mon rapport à la rue est très ambigu. À la fois je choisis d’y être confrontée souvent parce que j’estime que c’est un espace que je dois me réapproprier en tant que meuf. Et en même temps, je m’y sens rarement à l’aise. Du coup je me fais souvent violence intérieurement pour pouvoir me détendre, et me dire que c’est normal que je sois là. Je sais que les moments où je me sens épuisée, je trouve ça difficile d’affronter la foule, d’être prête à prendre des remarques, des réflexions, surtout de la part des hommes, sur comment je suis habillée, comment je marche. Ce n’est pas toujours désagréable, des fois des gens vont simplement faire des compliments, mais quand tu ne demandes rien, c’est quand même des nuisances. Tu ne peux pas faire ta vie tranquillement sans à un moment donné être interpellée ou être juste ramenée à ton rôle de meuf. De la même manière, quand je mets une jupe ou une robe, je réfléchis à deux fois en me disant “Attend, est-ce que je suis prête aujourd’hui à m’embrouiller avec des gens, à répondre ou à me prendre des réflexions ?”

Pour moi c’est une question de sexisme et de patriarcat. Parce que je pense que les mecs ne sont pas confrontés aux mêmes problématiques que nous là dessus. Quand il commence à faire nuit, des fois tu vas rallonger ton chemin juste parce que c’est plus sécur de passer dans une rue où il y a plus de personnes et plus de lumière. Je ne me permets pas de rentrer trop bourrée à pied chez moi. Parce que si jamais je me fais interpeler par un mec, je ne serais pas en mesure de le repousser, je ne serais pas hyper alerte. Sois je ne vais pas picoler, sois je vais rentrer en taxi. Et je sais que mes potes mecs n’ont pas ce genre de réflexions. 

Je pense qu’à chaque fois que je sors, je me prépare, je me conditionne à sortir. Est-ce qu’on m’a éduqué comme ça en tant que fille ? A ne pas prendre de l’espace, à faire attention à moi, à ne pas m’habiller de ne manière provocante, à ne pas répondre, etc ? Ou est-ce que c’est uniquement lié à mes mauvaises expériences ? J’en ai eu facilement plus d’une dizaine. Bien plus en fait. Dès lors que j’ai été « formée physiquement », c’était parti !

Avec la séance photo, c’est marrant de se rendre compte qu’on est hyper conditionnées dans la manière de se positionner dans l’espace public. Typiquement, ce réflexe d’ancrage dans le sol où en tant que meuf tu n’as pas les deux pieds droits,  tu vas avoir forcément une posture un peu sur le côté, ça devient très « féminin ». Je revois ma mère me répéter “une jeune fille bien ferme ses jambes” etc, ce n’est pas de sa faute, c’est une question d’éducation.

Ma rue idéale… N’importe quelle rue serait idéale si les hommes respectaient un peu plus l’intégrité physique et moral des autres, et étaient bienveillants. C’est une rue où je n’aurais pas peur de marcher à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.”

Coline – 21 ans

“Mon premier rapport à la rue, il est esthétique, parce que je marche toujours la tête en l’air, et je regarde la lumière sur le haut des immeubles, c’est ce que j’adore dans une rue. Et le deuxième, c’est qu’il y a des gens dans une rue, et qu’il faut se frayer un chemin au milieu. Le jour ça va, c’est assez simple. Mais la nuit, je suis complètement sur la défensive, avec les yeux qui regardent à 360° pour voir s’il n’y a pas un danger. La nuit, tu changes de trottoir, et tu fais ton parcours non pas en fonction de ce que tu veux, mais en fonction de là où tu vas te sentir la plus sereine.

Être dehors c’est bien, mais tu n’es pas chez toi et donc moins en sécurité. Je sens des regards, je sais que si je passe à côté d’un groupe de mecs, on va me commenter, et je trouve ça lourd parce qu’à partir du moment où les hommes te commentent, tu es complètement soumise à eux et considérée comme un objet.

Depuis que je suis petite, on me dit “c’est dangereux de rentrer toute seule la nuit quand on est une fille, en plus si tu es en jupe ou autre”, et ça influence aussi mes tenues. Selon l’heure à laquelle je vais rentrer, je ne vais pas m’habiller de la même manière parce que je vais anticiper le fait que, peut-être, quand je rentrerai, je ne serai pas totalement libre de faire ce que je veux, parce que j’aurais peur de me faire agresser. Je sais pas si c’est eux (nb : les hommes) qui nous font peur ou si c’est juste qu’on nous a appris à avoir peur.

Ma rue idéale… Des arbres ! Un marchand de choses à manger. Une rue où ce n’est pas ton genre que l’on regarde en premier.”

RETROUVEZ TOUTES LES SÉRIES DU PROJET CI-DESSOUS