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NICOLLE & PAMELA

8 Novembre 2019 – Le Kremlin-Bicêtre

Nicolle – 40 ans

“Ma relation à la rue change suivant le pays dans lequel je suis. À New-York et à Paris, je trouve cela un peu semblable. J’ai grandi dans le New-Jersey, et aussi à New-York je dirais, parce qu’à partir de 7-8 ans, j’y étais toujours pour les castings, les entrainements, le boulot. Et à partir de 13 ans, j’y allais toute seule. Ma mère ne m’a jamais dit de rentrer à telle heure parce que c’était dangereux, on avait une sorte de confiance. Je suis venue en France quand j’avais 26 ans.

Pour parler de pourquoi l’existence d’une femme est différente de celle d’un homme, je demande aux hommes “est-ce que tu t’inquiètes quand tu rentres chez toi dans la nuit ? Est-ce que tu t’inquiètes quand tu vois une femme sur le même trottoir. Non ? Jamais ?” Je ne suis pas nerveuse tout le temps, mais j’ai vraiment cette angoisse, constamment. Les hommes non. C’est la grande différence pour moi.

J’ai été dans une équipe de course à pied, et donc je me suis toujours dit que si quelqu’un me poursuit, je peux courir plus longtemps, parce que j’ai de l’endurance, et ça me donne un peu plus confiance. Je n’ai jamais été vraiment agressée donc j’ai de la chance. Je dirais que j’ai pris beaucoup de risques, je suis souvent sortie tard, je prends le métro quand tout le monde dit de prendre un taxi. Mais c’est le truc pour les femmes, pour moi c’est un risque, pour les autres, je ne sais pas…

Ma mère m’a passé un livre, “Le cadeau de la peur”. Si tu as un minimum peur, tu peux réagir un peu plus intelligemment, pour essayer d’éviter des circonstances où tu peux devenir victime. Il faut écouter son instinct aussi. Dans ce livre, ils parlaient de certaines femmes qui avaient eu cet instinct de “c’est peut-être louche, je ne dois pas ouvrir la porte” mais elles l’ont fait par politesse. C’est un autre truc de femmes, il faut toujours sourire, dire oui, être polie.

Je fais partie des Femen depuis trois ans environ. Ça donne beaucoup de pouvoir, tu reprends la rue. Quand j’ai découvert leur existence, ça m’a plu tout de suite, parce que je n’ai jamais eu honte de mon corps. Je ne dis pas que tout le monde doit être nu tout le temps, mais ne pas être violentée à cause de ça, je trouve ça normal. Ça peut faire peur car tu sais que les gens sont vraiment contre, et tu es vulnérable, avec ta peau exposée, tu peux recevoir des coups. Je réalise à chaque fois que ça les énerve plus de voir mon corps que le sujet dont je parle, que ce soit le viol ou les féminicides. Ils ne sont pas fâchés contre ça, ils sont fâchés contre mes seins. Il y a un problème, un décalage.

Ça m’énerve quand je vois tous les hommes torses nus dans New-York, ce n’est vraiment pas juste. C’est légal maintenant pour les femmes à NYC, mais les gens ne le savent pas. Je vois les hommes et je me dis “donc, vous me dites que je ne vais jamais sexualiser ce mec torse nu, mais moi je vais être sexualisée automatiquement ?”. On peut s’entraîner à ne pas sexualiser les gens, c’est tout l’enjeu. Mais les gens sont dans le déni sur le sujet, comme si une femme torse nu, c’était immédiatement sexuel. Sérieusement ? Comme si tu ne pouvais pas contrôler ça dans ton cerveau ? Quand je vais donner le sein, tu vas me sexualiser aussi ?

J’attends un garçon. J’ai déjà acheté le livre “Comment élever mon fils féministe”. Je sais que malgré ce que je dis, il va être pourri un peu par la société, le sexisme et le machisme. Ça me fait un peu peur parce que je sais que l’influence que ça a, c’est partout.

Ma rue idéale… Un peu ce qui existe au Japon, on peut sortir dans la rue à n’importe quelle heure, dans n’importe quel état (ivre, fatiguée, etc), et ne jamais rien craindre ! C’est le mariage parfait de l’ordre et la fête, où la sécurité est le bonheur !”

Pamela – 67 ans

L’interview a été réalisée en anglais, version française ci-dessous

English version

“I love the street probably because my dad loved it as well. I love exploring the streets: I look around, I am aware of everything that’s going on, my senses are heightened. When I’m out on the street, wherever I’m going, I find myself stopping and looking around, and often even stop for a coffee or “pain au chocolat”. There is a purpose for walking, but usually, I am going beyond the purpose.

I think that women, maybe historically, have been forced to stay inside: we always have to take that extra precaution because something might happen to us. But sometimes it depends on what vibe you give off, for example some people attack older women because they appear vulnerable. So if you’re walking “don’t even think about it”, then nobody comes near you, really. Maybe that’s what needs to be taught to younger women growing up, “walk with confidence”, “walk like you belong here too”, “the space is for everybody and not just for you Mr. Man” (laugh).

My parents told me “don’t go out after dark”, “be careful, something might happen to you…” I trained my daughters to be fearless. It took me a long time to get to the place I am today, because I wasn’t taught that way. New York, where I am from, is like Paris, it’s a big city, so it can be dangerous. We went to NY so many times with Nicolle, for business and auditions, that she learnt to navigate the streets from experience. I gave her that confidence unlike what I got from my parents.

Women are sexualized in pictures, in ads, and on the street. You never see men like that, all vulnerable-looking. It makes you angry, but also kind of defeatist because, what can you do? Inequality is all over the place, how do you fight that? You feel powerless. It would definitely influence people if signs and ads were more equal.

I think now men are more hesitant to call out to you sexually on the street because of the new awareness going on. Because sexual harassment in the workplace is illegal, and the #metoo movement for example, I think that men are very hesitant to approach women like that.

My perfect street… One that I could walk down anytime of day and where I would not have to think about the precautions I should take if something were to happens. I don’t want to have to deal with that because I love being on the street, but hankfully I have been seeing more women out at night recently.”

Relecture anglais : Cassandre Di Lauro

Version française

“J’aime la rue probablement parce que mon père l’aimait aussi. J’adore explorer les rues, je regarde autour de moi, j’observe tout ce qui se passe, mes sens sont en éveil. Quand je suis dehors, peu importe où je vais, je me retrouve toujours à m’arrêter pour regarder autour de moi, et je m’arrête même souvent pour prendre un café ou un pain au chocolat. Quand je marche, il y a toujours un but, mais, la plupart du temps, je vais au-delà de ce but. 

Je pense que les femmes, historiquement peut-être, ont été forcées à rester à l’intérieur : nous devons toujours faire très attention car quelque chose pourrait nous arriver. Mais parfois, tout dépend de l’énergie qu’on dégage, par exemple, certaines personnes attaquent des femmes plus âgées car elles ont l’air vulnérables. Donc, si vous marchez en mode “n’y pense même pas”, alors personne ne s’approche de vous. Peut-être que c’est ce que les jeunes femmes devraient apprendre en grandissant, à marcher avec confiance, à marcher comme si elles étaient à leur place elles aussi, “l’espace est pour tout le monde, pas juste pour toi Mr. L’homme” (rire).

Mes parents me disaient toujours “ne sors pas la nuit”, “fais attention, quelque chose pourrait t’arriver”. J’apprends à mes filles à être intrépides, sans crainte. Cela m’a pris du temps pour en arriver où je suis aujourd’hui, parce que je n’ai pas été éduquée comme ça. New York, où j’ai grandi, est comme Paris, c’est une grande ville, donc ça peut-être dangereux. Nous sommes allées à New York tellement de fois avec Nicolle, pour le travail et pour des auditions, qu’elle a appris à évoluer dans la rue par l’expérience. Je lui ai donné cette confiance, contrairement à ce que j’ai reçu de mes parents.

Les femmes sont sexualisées sur les photos, les publicités, et dans la rue. On ne voit jamais les hommes comme ça, en position de vulnérabilité. Ça met en colère, mais ça rend défaitiste aussi parce que, qu’est ce qu’on peut faire ? Les inégalités sont partout, comment combat-on ça ? On se sent impuissantes. Ça influencerait clairement les gens si les panneaux publicitaires étaient plus égalitaires.

Je pense qu’aujourd’hui, les hommes hésitent plus à draguer dans la rue car une nouvelle prise de conscience a émergé. Parce que le harcèlement sur le lieu de travail est interdit à présent, et  à cause du mouvement #metoo par exemple, je pense que les hommes hésitent beaucoup à approcher les femmes.

Ma rue parfaite… Ce serait une rue dans laquelle je pourrai marcher à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et dans laquelle je n’aurait pas à me soucier des précautions à prendre au cas où quelque chose m’arriverait. Je n’ai pas envie d’avoir à gérer ça parce que j’adore être dans la rue. Mais je suis contente parce que j’ai vu davantage de femmes dehors la nuit récemment.”

Traduction française : Hélène Murillo

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