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SÉVERINE & MÉLISSA

7 Novembre 2019 – Brunoy

Mélissa – 31 ans

“Je n’ai pas le permis, donc je marche beaucoup, pour aller au travail, faire mes courses, je fais tout à pieds pratiquement. Je me sens bien dans la rue, sauf quand il fait nuit. Si je sors à Paris, il faut que je calcule pour faire en sorte de ne pas rentrer trop tard, ne pas prendre le dernier RER et me taper par exemple la côte pour rentrer chez moi à une heure du mat.

Je l’ai déjà fait, mais je ne suis pas sereine, je fais attention, j’anticipe. Si je rentre très tard et que je suis seule, j’envoie un message à mon copain pour lui dire que je suis à la maison dans pas longtemps, ça me rassure. Il ne m’est rien arrivé d’horrible, mais il y a toujours un mec qui va te demander une clope, te parler. Ce n’est pas méchant, mais quand il fait nuit, j’ai juste envie de rentrer chez moi et de ne pas m’attarder dans la rue. C’est déjà arrivé que des mecs en voiture me disent “Tu veux que je te ramène ?”. Alors que je ne faisais pas de stop, je marchais tranquillement sur le trottoir.

Ma mère est ultra protectrice. Je suis rentrée très jeune de l’école toute seule, on vivait dans un petit village, on était quand même privilégié, il n’y avait pas de danger. Mais elle me disait de faire attention, et de rentrer tout de suite à la maison, de ne pas trainer. Elle a eu un discours envers moi qu’elle n’avait pas avec mon grand frère. Et quand j’ai commencé à grandir et à sortir, elle n’aimait pas quand elle ne savait pas où j’étais. Elle me disait de faire attention aux garçons, de faire attention dans la rue, elle avait peur. De quoi, je ne sais pas, mais elle était flippée pour moi. Elle ne supportait pas que je rentre la nuit, jusqu’à mes dix-sept, dix-huit ans, il fallait que je rentre à 17h30 ! Elle était stricte là dessus.

Je pense qu’il y a quand même beaucoup moins de femmes qui trainent en groupe dehors, on voit plus de groupes de garçons. Moi ça ne me gêne pas, je ne fais pas forcément attention à ça, mais je comprends qu’on est conditionné dès le plus jeune âge à faire attention. T’as quand même plus de mecs qui sont lourds, qui vont oser te draguer ouvertement dans la rue, te dire que t’es mignonne. Ce n’est pas méchant mais en fait, tu t’en fous qu’il te trouve mignonne ou pas !

Je mets rarement des robes de façon générale, mais je sais que je vais anticiper la façon de m’habiller selon si je sors seule ou accompagnée. On ne va pas se mentir, j’ose plus la petite robe courte quand je suis avec des amis/es. Avant que tu nous parles des femmes dans la rue, je m’étais rarement posée la question. Mais je pense que les femmes se sont habituées aux remarques au travail, dans la rue, dans les transports, etc. Parfois on ne fait même plus attention, c’est devenu normal ou acceptable. Alors que non.

Ma rue idéale… Une rue avec des petits commerçants, des restaurants, des bars. Une rue vivante et chaleureuse.”

Séverine – 30 ans

“Quand j’étais plus jeune, dans la ville de mes parents, je passais mon temps dans la rue. Avec mes ami·e·s on était toujours posés sur les bancs, au lavoir, au petit pont, etc. On avait vraiment le sentiment que la rue et la ville nous appartenaient. On en connaissait tous les recoins et on y passait des journées entières, en groupe, souvent mixte. Comme c’était plutôt une petite ville, il y avait également peu de chance de croiser des gens qu’on ne connaissait pas.

Aujourd’hui, je ne passe plus beaucoup de temps dans les rues, j’habite en banlieue parisienne, autour de chez moi c’est assez rural et je me déplace pas mal en voiture. Je suis dans la rue plutôt le soir, à Paris, dans une ambiance festive et avec des ami·e·s, dans des rues animées autour des bars. Mais dans mon quotidien, la rue est plutôt juste un lieu de passage pour me rendre de ma voiture à un lieu de retrouvailles.

Bizarrement, mon rapport à la rue est complètement différent quand je suis en vacances. Quand je suis ailleurs et hors de ce quotidien, la rue devient mon lieu de vie, là où je passe le plus de temps. Je n’ai qu’une envie c’est d’être dehors, de découvrir la ville et d’avoir des interactions avec des inconnus. J’ai l’impression que tout ce que je peux côtoyer dans ce contexte là ne peut être que cool et positif, et que rien n’est inquiétant. Après c’est vrai que dans ces moments là, je suis rarement toute seule ; c’est peut-être aussi pour ça que mon rapport à la rue change. Et puis il y a cette insouciance de la découverte !

Quand j’étais adolescente, j’étais un peu parano. Par exemple, quand je rentrais du collège ou que je me baladais seule dans la rue, j’étais assez craintive. Il pouvait m’arriver de faire semblant d’être au téléphone quand que je croisais un mec louche, parce que j’avais peur de me faire embêter. Et j’avais le coeur qui s’accélérait… Disons que je n’étais pas sereine. Je ne pense pas que ça venait de mon éducation, parce que mes parents n’étaient pas flippants ou stressants par rapport à ça. C’était plutôt à cause des médias ou des faits divers qu’on pouvait entendre autour de nous. Je pense qu’en grandissant j’ai gagné en confiance et je n’ai plus peur. Ce qui est important aussi c’est que je n’ai jamais vécu de situation où je me suis sentie en réel danger dans la rue, ce qui aurait pu faire durer cette phase de paranoïa. Ça m’est déjà arrivée, comme beaucoup de filles je pense, de me faire siffler ou aborder par un mec ou un groupe de mecs, mais ça ne m’a jamais dérangé plus que ça. Et je crois que plus le temps passe, moins ça me dérange. Si je me fais alpaguer, je réponds juste “merci” ou je souris et ça suffit à calmer les ardeurs. Les mecs ne sont pas insistants et ça se passe bien.

Je trouve ça bizarre quand même quand tu ne connais pas quelqu’un de se permettre de l’arrêter pour lui dire “je vous trouve très jolie” ou parfois des trucs un peu moins poétiques, plus crus. Moi je ne me permettrais pas de faire ça à un mec, ça ne me viendrais pas à l’esprit. C’est sûr qu’au premier abord, dire à quelqu’un “je vous trouve jolie” ça n’a rien de méchant, c’est plutôt un compliment. Mais alpaguer une fille qui marche seule dans la rue pour lui dire ça c’est un peu frontal, je trouve ça déplacé et le lieu inapproprié. Si je me prends une remarque par un mec tout seul et que le ton ou les mots employés ne dépassent pas une certaine limite, je ne vais pas relever ou réagir parce que je n’ai pas envie d’être méchante. Et si c’est un groupe par contre, je pense que ça peut me mettre vraiment mal à l’aise parce que j’aurai l’impression d’être objectifiée, de me faire reluquer et qu’il y a une forme d’intimidation et de compétition à la virilité, et ça, ça me dérange plus.

Je ne me suis jamais renseignée sur le manque de place accordé aux femmes dans l’espace public, mais effectivement je me rends compte que quand je pense à la rue, j’imagine ou je visualise des lieux de squat, très masculins et investis par des hommes. Je pense aussi que si j’ai cette image en tête, c’est que je dois la voir partout (dans la vraie vie dans la rue, ou dans les films et les séries) et que la réalité, c’est qu’on ne s’en rend même pas compte, que ça paraît tout à fait normal. Je ne m’étais jamais posée la question avant, mais maintenant que j’ai pas mal échangé autour de ce sujet, je prête beaucoup plus attention à ces choses là, à la manière dont la rue est occupé et par qui.

Ma rue idéale… Ce serait une rue dans laquelle chacun se sentirait autant chez soi que les autres et aurait le même rapport à la rue. Pour moi la rue est magique quand c’est un lieu de vie rempli d’interactions sociales. Elle est à tout le monde et à personne. Ma rue idéale serait traversée et investie par plein de gens bien différents. Elle serait vivante, chantante et dynamique; propre car respectée, mais pas trop non plus, un peu destroy et authentique, parce que marquée par l’histoire de ceux qui s’y seront aventurés. Elle serait un peu comme la croisée des chemins entre des personnes qui vivaient avant chacun un moment de vie privée, et la rue viendrait mettre une parenthèse à ces expériences personnelles pour laisser place aux terrains de jeu et aux sourires collectifs.”

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