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ROXANE

24 ans – 11 Octobre 2019 – Paris 20ème

“La rue ce n’est pas un endroit que j’apprécie plus que ça. J’aime beaucoup marcher quand même, donc je pense que je l’associe au plaisir de la marche, mais sinon surtout à de la peur. Comme disait ma mère, les petits enfants dans la nature, on leur dit de faire attention aux bêtes sauvages quand ils sont dehors, et les jeunes filles, on leur apprend à faire attention aux hommes dans la rue. Elle m’avait dit que c’était normal, je n’ai compris que beaucoup plus tard que c’était complètement injuste.

On m’a longtemps appris à avoir peur, mais on ne m’a pas appris à comprendre pourquoi j’avais peur. Il ne m’est jamais rien arrivé, je pense que c’est vraiment juste dû à mon éducation. Je change de trottoir, j’ai l’impression d’avoir des rétroviseurs intégrés; quand je suis dans la rue, je suis complètement alerte. Je n’écoute pas de musique, et je suis un peu sur mes gardes même la journée, toujours, tout le temps.

Quand je rentre chez moi, je passe devant un barbier, un kebab, un magasin de bricolage, et un PMU qui sont à la suite les uns des autres, et il n’y a que des hommes dans cette rue. Ils trainent, ils ont l’air de bien s’amuser. Je ne me sens pas du tout la bienvenue sur ce trottoir, je passe vite, et je ne regarde pas les gens dans les yeux. Ça arrive plusieurs fois dans la journée d’analyser autour de soi, et de voir qu’il n’y a que des hommes. Du coup, mon thermomètre de vigilance est plus ou moins en alerte. Être en minorité, c’est stressant, ce n’est pas rassurant.

Mon rapport à la rue change en fonction de comment je suis habillée. Quand je suis un peu défaite, un peu en pyjama, pas maquillée, j’ai l’impression d’être encore plus invisible, et plus vulnérable, les voitures ne vont pas me laisser passer par exemple. Alors que quand je suis vraiment apprêtée, tout le monde s’arrête, les gens sont polis, sympa. Je le ressens vraiment comme ça. Et je me fais plus emmerder quand je suis moyennement sapée que quand je suis très sapée. Je pense qu’il y a un truc d’accessibilité aussi, quand tu impressionnes un peu les gens, ils vont plus te laisser tranquille.

Au printemps, j’ai l’impression que les gens deviennent fous. Il y a un niveau d’hormones dans l’air qui rend les hommes un peu tarés. Mais même l’hiver, quand j’ai ma grosse doudoune et que je ne suis pas maquillée, je me fais vraiment emmerdée. On se fait autant harceler l’été que l’hiver, y a pas de saison ! Souvent on dit que les gens qui vont t’emmerder dans la rue, c’est les racailles de banlieue, c’est faux. C’est souvent des hommes qui ont plutôt l’âge de mon père, et même avenue Montaigne, je me fais emmerder. Il n’y a pas de profil type de harceleur.

Ma rue idéale… Je dirais une petite rue pavée, toute mignonne, avec des petits immeubles parisiens un peu jolis, avec des cafés, des enfants qui jouent, une rue piétonne, où il y aurait toujours du soleil, et des petits drapeaux de toutes les couleurs.”

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